Ce qui se passe dans les quartiers nord de Toulouse participe à un processus visible dans de nombreuses autres grande villes en France, en Europe et dans le monde. Les sociologues et géographes ont analysé ce phénomène et lui ont donné un nom : la gentrification.

Le terme « gentrification » est un terme anglo-saxon, de « gentry », petite noblesse en anglais. Sa traduction la plus réaliste en français serait « embourgeoisement », même si celle ci recouvre un sens galvaudé comparé au terme anglais. La gentrification est un processus urbain, par lequel le profil socio-économique des habitants d’un quartier se transforme au profit d’une couche sociale supérieure : des groupes sociaux relativement aisés découvrent ou redécouvrent un quartier offrant les avantages nouveaux et décident d'y migrer. C’est donc un processus de substitution des populations : remplacer les pauvres par les riches ou par les classes moyennes.

Ce terme fut employé au départ pour désigner les mouvements de populations dans les quartiers des centre-villes : d'abord installés dans de grand domaines dans les faubourgs des villes, les riches réinvestissent des centre villes réhabilités par les politiques d'urbanisme, tandis que les pauvres sont entassés au delà des faubourgs dans des habitats de masse et que les classes moyennes s'alignent dans de tout nouveaux faubourgs pavillonnaires.

Aux 3 cocus les premiers habitats de logement massif implantés dans la zone maraîchère ont été les cité jardins, les cités d'urgences, puis les barres d'immeubles avec la cité des Izards (voir notre article l'histoire des 3 cocus). On assiste désormais à leur destruction et au remplacement des classes populaires par les classes moyennes. Mais autour des cités ainsi que dans tout le quartier voisin de Lalande il s'agit de la destruction d'un quartier rural pour construire une banlieue dortoir résidentielle inaccessible aux populations paysannes historiques (voir notre article sur l'histoire de l'impasse et celui sur Lalande).

Moins de bruit, plus de sécurité, plus d’équipements, destructions de l'habitat existant au profit d’un habitat de type pavillonnaire... Les classes possédantes nouvellement établies cherchent à se sentir en sécurité et cette exigence se heurte aux réalités d'un quartier populaire ou rural. En effet, ceux qui n'ont rien ont nécessairement besoin des autres, de la débrouille, des poubelles, des compétences du voisin, d'un service de la voisine pour améliorer leurs conditions de vie. Cette solidarité locale se traduit par un quartier ouvert et animé : associations, fêtes populaires, travail au noir, constructions hétéroclites, récupérations des déchets des classes supérieures pour transformation, ... Autant de petites libertés qui permettent à un réseau local de solidarité d'exister et d'améliorer le quotidien de ceux qui y participent.  Les exigences sécuritaires des classes possédantes, plus audibles des institutions, équivalent à la perte d'une grande partie de ces liberté et donc à la baisse du niveau de vie des classes populaires.

 

Petit retour en arrière... Nous sommes au temps des révolutions industrielles :

Conséquemment au développement sauvage du capitalisme, les villes furent de plus en plus peuplées et leurs habitants de plus en plus verticalisés. Il existait cependant déjà des segmentations géographiques : les zones portuaires ou les faubourgs, par exemple, étaient peuplés de nouveaux arrivants souvent désoeuvrés tandis que les quartiers abritant les affaires de l'État (tribunaux, bourses, universités, casernes) de l'Église ou des banques en étaient tenus isolés par les gardiens des dogmes qui y travaillaient. Toutefois, riches et pauvres se fréquentaient quotidiennement, au marché, à la messe, sur les trottoirs et  même dans les nouveaux immeubles : riches proches du rez-de-chaussée, serviteurs sous les toits. Mais la politique d’urbanisme haussmanienne visant d'abord la rentabilité économique et la contre-insurrection détruisit les dédales de ruelles, les portes ouvertes sur le voisin d'en face, qui tissaient la ville de proximités, qui façonnaient le vivre ensemble. Haussmann a entamé la suppression de l'intimité collective de la ville. Considéréé comme malsaine, vilaine, étriqué, la ville s'est vue privée de son peuple.

C’est aussi la figure du "pauvre" qui change. Autrefois le pauvre, le mendiant, le démunis incarnaient le Christ martyr de l'injustice du monde. La morale chrétienne lui garantissait, à défaut de respect et de solidarité, de la pitié et de la charité. La société de plus en plus laïque de la fin du XIXème siècle laisse de moins en moins de place aux états d’âme chrétiens. Le dogme du marché a supplanté le dogme catholique et au fur et à mesure que les villes ont évolué vers un modèle plus favorable au capitalisme et à l’industrie, les représentations des pauvres dans la conscience collective ont également évolué.

LA LOI DE MARCHÉ A CONQUIS LA VILLE, CE SERA SON OUTIL POUR CONQUÉRIR LE MONDE :

J'ai longtemps cru que la loi du marché était l'âme de la ville depuis que la ville existe. Mais il semblerait qu'avant le XXème siècle la ville avait ses habitudes populaires, dans chaque ville il y avait une "commune", un peuple qui venait régulièrement rappeler leurs manières aux gouverneurs. Il y avait des carnavals, des bals, des soulèvements et des révolutions. La loi du marché n'était pas encore la loi. L'âme de la ville était son peuple.

La conquête de la loi de marché sur la ville ne se traduit pas seulement par une mise sous contrôle des relations que l'on peut y créer, par l'anéantissement de ce qui pourrait naître du peuple. Il s'agit aussi d'avaler le peuple en en faisant des consommateurs d'espace en compétition. Ceci nécessite à la ville de grossir sans cesse. De s'étendre sur la nature environnante, ce qui est justifié par sa mise en exploitation, elle même justifiée par la croissance urbaine (...) et en même temps de s'étendre sur l'organisation sociale et territoriale des campagnes, où le peuple trouve encore les espaces pour se constituer. les "pauvres" sont en 1ère ligne pour densifier brutalement les zones rurales aux abords des villes (voir "l'histoire des 3 cocus"). Ce choc géographique va créer les déséquilibre sociaux et économiques importants à l'échelle locale, laissant libre place au débarquement urbain, et favoriser la haine du "pauvre" de la ville, comme celui qui est venu défigurer l'habitat campagnard par ses bidonvilles et ses barres d'immeubles. De la figure de martyr, le "pauvre" est devenu un monstre, un paria, un parasite dont il faut se débarasser sous peine de voir le monde se transformer en un tas de misère, dans la continuité des théories hygiénistes du XIXème siècle et de "l'assainissement" des villes. Il est fautif, pas assez intelligent, il mérite sa condition. Le "pauvre" devient progressivement aux yeux des classes moyennes la cause des problèmes liés à l'expansion urbaine. Cette diabolisation des classes populaires va justifier toute la politique d'urbanisation de la zone, solution à tous les problèmes dont elle est pourtant la cause et qui vont se déplacer avec l'extension de la ville. Les riches pouvant alors vivre entre eux en bonne intelligence, en sécurité et dans la propreté.

La gentrification est donc une logique d'expansion urbaine ultra rapide à forte rentabilité économique ayant pour moteur l'accroissement des inégalités sociales et pour résultat leur acceptation par l'opinion publique.

Plus les villes grandissent et plus les voisins s'éloignent et se méprisent.

Ouvrir un jardin partagé dans un tel contexte c'est résister à cette logique d'expansion de l'ignorance de l'autre en recréant une zone de rencontre hors des normes.

Là où le peuple peut repousser.